CHIRAC /ROTMAN
A propos du documentaire de Patrick Rotman
La presse et le public sont en général plutôt dithyrambiques. Il est vrai qu'on ne peut leur donner tort, tant la forme, sobre et posée, est rare dans les documentaires actuels. La voix, calme et profonde nous emporte dans les méandres des arcanes de la Vème que Chirac a quasiment toujours arpenté. Pourtant, n'en déplaise à beaucoup, ce film ne nous apprend, dans le fond, pas grand chose de nouveau.
Qui s'intéresse vraiment aux enjeux politiques nationaux et/ou internationaux ne tombera pas des nues lorsqu'on lui "apprend" que Chirac a eu comme parrain Marcel Dassault, dont le banquier fidèle était le père du grand Jacques. Abel-François Chirac prodiguera en effet de bons conseils à Dassault et son "rival "en aéronautique, Henry Potez. Ceux-ci permettront aux Chirac de faire partie du sérail de l'époque.
Il ne bondira pas de son fauteuil en constatant le pilotage de Jacquot par Pierre Juillet et Marie-France Garaud, des éminences grises comme la république en a toujours produit. Mais s'il n'est pas trop idiot, il verra que le bât blesse. En effet, le film n'est guère explicite envers ces deux individus. Si on devine logiquement que Marie-France était bien plus qu'une conseillère pour Chirac, Juillet a, lui, l'air de sortir du Diable Vauvert. Pourtant le personnage aurait mérité à lui tout seul un documentaire, tant son passé est intrigant. Avocat dans le civil, il sera en fin de compte un officier du SDECE (l'ancienne DGSE) pendant une bonne dizaine d'années, représentant une agence Bruxelloise (Opera Mundi) mais surtout, il servira de relais pour les stratégies atlantistes. Pierre Juillet est un homme de l'ombre travaillant pour des réseaux et ayant trouvé dans le jeune Chirac, le loup suffisamment affamé pour servir des desseins bien plus puissants. Le film ne s'aventurera jamais, bien sûr, sur ce terrain.
Certes, il existe le risque de sombrer dans le hors-sujet mais il est quand même minime dans ce cas bien précis tant Chirac est présent dans la politique française depuis plus de 40 ans. Il est donc dommage que Rotman pratique trop souvent l'art de l'ellipse. La relation Pasqua/Chirac n'est pas non plus développée sur certains plans. D'accord, il était aussi important de montrer que Chirac, en véritable animal politique, a dézingué tous ses adversaires (sauf Mitterrand) mais le spectateur, au final, se retrouvera, encore une fois, face à ce constat du "tous pourris.. et Chirac encore plus que les autres".
Une autre image me revient, d'ailleurs, celle ou Chirac, rencontre certains de ses amis dictateurs africains. Un commentaire évoquera juste un rapprochement dans le cadre d'une amélioration des relations entre la France et les pays en voie de développement. C'est tout. Cela est vraiment peu, très très peu même pour qui sait à quel point ce rapprochement signifie avant tout que la France continue à manoeuvrer pour préserver son pré carré africain.
Plusieurs affaires sont aussi passées sous silence : Wahid Gordji, monnaie d'échange avec les iraniens , jouée (maladroitement) par Chirac, le "suicide" de Robert Boulin, grand ennemi de Chirac et du RPR, le contentieux Eurodif et la mort de Michel Baroin, etc etc.
Un peu gênant aussi que les principaux protagonistes interviewés dans le docu, ne soient, à une ou deux exceptions près, que des politiciens ou juristes de droite (dont Pasqua lui même), ce qui risque quelque peu de fausser le principe d'objectivité. Mais bon, on réalise, vu le succès critique du film, que ce n'est pas demain la veille que nous pourrons voir un documentaire décortiquant vraiment cette fois-ci, les rouages de la cinquième.
Car que retenir au final de ce document ? Pour ma part, j'y verrai un bon résumé du "phénomène Chirac", dinosaure de la politique française et créature avide de pouvoir envers et contre tous, mais créature quasi-indépendante, exclue des jeux de pouvoir et de décision, s'auto-régénérant elle même. Ainsi je n'en saurai pas plus sur le fonctionnement des institutions étatiques, ni sur leurs relations ambigües avec les réseaux de l'ombre qui mènent les politiques des différents pays depuis des lustres. Cela est plus que jamais regrettable, la politique ne se résumant pas à des "torpillages" entre individus de plus ou moins mauvais aloi, et cela peut être dangereux car cette vision des choses peut amener à un désintérêt progressif de la part du citoyen qui se sentira floué et peu concerné dans ce jeu d'échecs de haut vol.
PS :
A tous ceux qui voudraient pousser plus loin , je ne peux que conseiller la lecture de NOIR CHIRAC de François Xavier Vershave (http://www.arenes.fr/livres/fiche-livre.php?numero_livre=26) , un ouvrage qui se propose de prendre Chirac comme colonne vertébrale, pour explorer la totalité de l'organisme qui l'entoure, le contraire du film de Rotman en somme.
Il y a aussi le livre d'Henri Deligny (que je n'ai pas lu) mais qui est abondamment cité comme source de référence par l'oeuvre précédente et par de nombreux journalistes et sites. Indisponible depuis de nombreuses années il vient d'être réédité sous un nouveau titre : http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_86_iprod_72-Chirac---On-vous-avait-prevenus.html.

Commentaires