THE DARK KNIGHT FAIT PLIER LA CRITIQUE

La critique en mauvaise posture


C'est officiel. "The Dark Knight" est devenu aux USA le deuxième plus gros succès de l'histoire du cinéma américain (521 millions de dollars). Ne reste plus qu'à rattraper l'indétrônable "Titanic" toujours à 600 millions.

Rien ne laissait vraiment présager d'un tel triomphe. Certes il y a bien quelques têtes d'affiches mais Christian Bale n'est pas Tom Cruise  et Heath Ledger n'était pas l'acteur le plus en vogue, même après son décès.

Il est vrai que les super héros attirent les foules (mythologie de la puissance bienveillante)  et Batman, un des plus vieux et des plus célèbres n'est pas le moindre. Le premier volet de la nouvelle mouture (Batman Begins), auréolé d'un très beau succès n'avait pourtant pas battu des records et, malgré une lecture plus proche de l'essence du personnage  que celui de Tim Burton (j'oublie volontairement le cirque outrancier et crétin de Schumacher), il  souffrait de nombreux défauts (scénario bancal, interprétation fade, etc…) que l'on retrouve en grande partie dans cette suite.

L'engouement que suscite ce deuxième volet, en particulier dans la presse qu'elle soit américaine ou européenne d'ailleurs, est particulièrement étonnant au vu des qualités intrinsèques de l'œuvre.

Prenons trois des plus prestigieux représentants de notre presse culturelle locale.

 « Les Inrockuptibles » y voient l'un des films hollywoodiens les plus en prises avec la réalité délaissant la menace externe pour une menace interne plus insidieuse révélatrice de la paranoia et de la culpabilité des USA, « Telerama » évoque un douloureux retour du réel au sein du blockbuster de l'été prouvant que le cinéma manufacturé n'est pas condamné au happy end, et « Le  Monde » est frappé par ce héros qui suscite le mal à force de faire le bien. Seul Libération émet un bémol estimant que le film a un côté « poudre aux yeux » et suscite une sourde demande fascistoide.

Jugeons sur pièces.

Au départ pour la suite de Batman Begins, Christopher Nolan, le réalisateur et scénariste  s'axe sur l'idée que Batman, par sa volonté de faire régner l'ordre attire les criminels et attise la folie de certains. Si, dans la première séquence ou il apparaît, Batman se voit effectivement contrarié dans sa mission par des types costumés qui, au péril de leur vie et de celle des autres,  veulent eux aussi apporter leur contribution  à la grande dame justice, rien ne justifie par la suite que la pègre et le Joker n'existeraient pas ou seraient amoindris  si Batman n'était pas là. Le crime est déjà bien implanté dans Gotham et cette fausse bonne idée ne tient pas vraiment la route.

Ensuite, l'obssession de Nolan de faire de Gotham une ville « High Tech » qui n'a strictement plus rien à voir avec la bande dessinée (Gotham -préfixe Goth- donc architecture censée correspondre) est une aberration. Logiquement Gotham est sombre, noire et tentaculaire  distillant une atmosphère crépusculaire qui donne corps et puissance au héros. Elle est la matrice du justicier et un personnage à part entière. Or là elle est similaire à la ville de n'importe quel film d'action, tristement conventionnelle sans l'once d'une idée artistique autre que celle de « tout faire exploser » (dixit le directeur artistique Nathan Crowley).


Est ce Gotham ou Hong-Kong ?


Tout cela n'est évidemment pas un hasard puisque Nolan se réclame de Michael Mann (sans doute de « Heat ») pour sa mise en scène. Si le style de Michal Mann convient au type de sujets qu'il aborde, Nolan semble oublier le thème qu'il  traite.

Car quoique l'on en dise et même s'il n'a pas de pouvoirs particuliers (autre que financier) Batman reste un personnage de comics, donc à caractère fantastique. L'ancrer dans le réel comme le souhaitent les auteurs demanderait une approche plus intimiste que celle proposée. Le film se présente en effet comme un succédané quasi ininterrompu et ultra tachycardique de scènes d'actions, entrecoupé de  réflexions philosophico-morales simplistes, le tout appesanti par une musique omniprésente et un travail sonore qui fait vibrer les enceintes et les fauteuils de la salle (et sans doute du home-cinema lors de la sortie DVD).

Le problème est donc bien là dans tous ces films budgétés à des centaines de millions de dollars. Si par le passé un film coûteux pouvait être un chef d'œuvre (Citizen Kane, 2001, etc..) il est désormais impossible depuis une vingtaine d'années de produire un film cher, complexe et intelligent à plusieurs niveaux de lecture. Les actionnaires ont pris le pas sur les vieux propriétaires des studios qui voulaient eux aussi gagner de l'argent mais avaient le mérite comme Harry Cohn de la Columbia  d'« avoir le cinéma dans le sang ». Encore cette vielle résurgence du capitalisme à la papa (mon produit je le respecte) contre le capitalisme néo-libéral (mon produit doit me rapporter).

Sans une once d'humour, Batman dégage en outre d'agaçants relents post 11 septembre. Il suffit de voir les scènes de panique dans la ville et celles de l'hôpital effondré dont les pompiers fouillent  les décombres après une explosion provoquée par le Joker, dont les plans sont calqués sur ceux de  l'actualité télévisée relatant cette triste journée.

Cela nous amène au point suivant : Le Joker. Tout le monde a salué l'interprétation « formidable » de Heath Ledger. Sans doute un effet post mortem car celle-ci n'a rien d'exceptionnelle en soi. Elle fait penser à celle d'innombrables psychotiques qui infestent le cinéma américain depuis de nombreuses années. Et justement il manque un vrai grain de folie à ce Joker. Tout simplement parce que le comédien est livré à lui-même et n'est pas aidé par la mise en scène. C'est d'autant plus flagrant car deux passages nous font quand même ressentir ce qu'il aurait pu advenir du personnage s'il avait été inclus dans un projet plus rigoureux.

Par exemple, cette scène ou après son évasion, il passe la tête par la fenêtre d'une automobile, s'imprégnant de l'atmosphère de chaos qu'il vient de créer. Scène muette, décalée, sublime. Tout comme celle ou il se demande pourquoi en triturant le détonateur l'hôpital n'explose pas comme prévu. Mais c'est à peu près tout. Le reste glisse sur les rails balisés du spectacle Hollywoodien classique. Ni Nolan ni Ledger ne prennent vraiment de risques avec le personnage, comme le rendre totalement imprévisible (le vrai Joker peut tuer quelqu'un et se payer une glace comme si de rien n'était).

Et c'est clairement le choix de Nolan de créer un point anarchique et déstabilisateur dans le scénario à travers le Joker. Il le dit lui-même : « Nous voulions qu'il représente la menace anarchique. Le chaos et l'anarchie, aujourd'hui, sont les choses qui m'effrayent le plus. »

La messe est dite et les lecteurs de Proudhon et Bakounine (s'il y en a encore)  apprécieront l'amalgame. Le Joker n'est donc ni plus ni moins que la figure du terroriste. «  Ce genre d'individu agit sans logique » dit Lucius Fox (Morgan Freeman) à Batman lorsque celui-ci se pose moult questions sur les motifs du Joker. Ne cherchons donc pas à comprendre. Sans faire injure aux américains, on comprend pourquoi ceux-ci adorent le film.

Ce que l'on comprend moins, c'est l'attitude de la critique française.

Télérama n'hésite pas à citer John Ford qui : « avait déjà stigmatisé cette vieille marotte américaine dans L'homme qui tua Liberty Valance : « Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende. » 

La comparaison est passée. Que Christopher Nolan n'atteigne pas le quart du dixième de la subtilité dont pouvaient faire preuve les cinéastes de l'époque, à fortiori quelqu'un de la trempe de John Ford, ne saute pas aux yeux du critique.

Voilà donc comment LE blockbuster de l'année, maîtrisé de bout en bout  par les « éxécutives » de la Warner pour plaire au plus large public possible, peut se targuer d'un joli succès dans l'hexagone (qu'il aurait obtenu de toute façon) Mais tant qu'à faire pourquoi le cautionner ?

Il semblerait aujourd'hui, dans la critique comme dans le public, que l'on confonde la forme et le fond.

Si « The Dark Knight » dispose d'un scénario correct, à l'inverse de beaucoup de grosses productions US, il ne s'agit pas non plus d'en faire une référence. Le cinéma américain des grands studios, dominé par les prouesses technologiques et le simplisme moral (plaire à tout le monde, ne choquer personne), n'est  plus depuis bien longtemps qu'un art dérivatif,  qu'un objet de divertissement, qu'une foire du trône permanente.

Il s'agit donc ici de trouver la juste place de ce genre d'œuvre. Du cinéma fabriqué, plutôt d'honnête facture mais vite oubliable (que l'on se souvienne justement de « Titanic » et des quelques critiques élogieuses de l'époque).

Vouloir, dès que possible, juger positivement  à l'aune d'un concept couramment décrié  (« Pour un blockbuster c'est vraiment bien ») est une attitude de paresse intellectuelle assez inquiétante. Aller chercher un hypothétique sous-texte comme le fait le journaliste des « inrocks » en est même risible car il noie le vrai propos pourtant bien visible,  celui d'un vigilante qui doute de son propre bien-fondé et de ses conséquences, certes, mais qui se sacrifie pour le bien d'une communauté au final incapable du moindre mal et profondément soudée. (1)

Le cinéma, en tant qu'art le plus populaire à l'heure actuelle doit être l'objet d'une plus grande vigilance et d'une réflexion critique plus approfondie qui puisse se départir de l'effet de mode inhérent à certaines œuvres. Pour cela, il est toujours nécessaire de prendre un minimum de recul et d'appréhender l'objet en référent à sa nature première et à son corollaire significatif ( américain/Hollywoodien + moyens conséquents + suite + scénario axé sur opposition binaire bien/mal = quelle idéologie derrière ?).

Comment la critique française ne peut-elle pas voir que « The Dark Knight » est quoique l'on en dise un film manipulateur et restrictif. Il est, en effet, à l'exact opposé des films américains des années 70, qui laissaient planer le doute sur tous les aspects de la société (morale, politique, philosophique) et ouvraient une phase de recherches sans doute peu rassurante pour le public mais ô combien stimulante. On pouvait penser que le 11 septembre ouvrirait une brêche mais il a au contraire renforcé une partie de l'Amérique dans ces certitudes, celle d'être confrontée au mal de toute part. La seule différence c'est qu'elle est consciente que le héros dont elle a besoin aujourd'hui est par nature plus complexe que ceux qu'elle vénérait par le passé (Superman), plus complexe car vulnérable.

David

(1) Lors de l'évacuation de la ville, le Joker a piégé deus ferrys dans lesquels se trouvent respectivement des prisonniers et des passagers (hommes, femmes, enfants). Afin de prouver ses théories sur l'échec de la nature humaine, il propose aux deux groupes d'épargner le bateau de celui qui appuiera  sur le détonateur avant l'autre. Cette situation machiavélique et cruelle, n'ira logiquement pas à son terme dans un film de cet acabit. Les prisonniers , tout comme les autres passagers (même le plus virulent d'entre eux) refuseront d'appuyer sur le bouton. Rassurons nous Batman interviendra à temps pour empêcher le Joker de mener ces plans à bien. Cette scène est emblématique d'un certain type de cinéma US contemporain dans le sens ou elle nie la complexité de la nature humaine. Dans une situation aussi désespérée, tous les comportements sont normalement possibles, les plus héroïques comme les plus abjects. Or là rien de tel, la population est amenée à un stade de renoncement et de résignation, acceptant son sort, l'instinct de survie dissous dans la machinerie Hollywoodienne. 



Article ajouté le 2008-08-21 , consulté 45 fois

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